A la base de l’oeuvre de Carole Manaranche : un hiatus, un heurt temporel, un changement de dimensions ; un saut soudain et vertigineux.

Dans un premier temps, une démarche qui pourrait s’apparenter à une recherche/déambulation d’ordre conceptuel, consistant à photographier de façon systématique et sans esthétique particulière des « encombrants », soit des objets abandonnés sur les trottoirs, en attente de récupération ou bien d’engloutissage définitif par les camions poubelles ; des images sans qualités particulières, donc, et parfois montrées dans les expositions sous forme de diaporama.

Dans un second temps, la prise en charge de ces objets : avant même de savoir à quoi ils pourront bien servir, l’artiste les emmène dans l’atelier. Et là, on ne sait pas très bien ce qu’il se passe, on n’a d’ailleurs pas forcément envie ou besoin de le savoir… « Je détruis, je combine, je construis, je ré agence, je recouvre, je peins, je colle », se contente-t-elle de dire.

Deux opérations, donc, deux esthétiques qui en apparence n’ont rien à voir entre elles. Et pourtant, rien là de gratuit. Carole Manaranche réinvente une histoire de l’objet, et du design en particulier, puisque les objets qu’elle choisit ont tous été fonctionnels : chaises, matelas, planches à repasser, parasols, oreillers… En fin de vie, ayant perdu leur raison d’être, ils sont abandonnés, voués en principe à la disparition. Or l’artiste les photographie, les transforme en images donc, les « aplatit » (comme s’il fallait d’abord passer par ce constat avant de les défigurer complètement), puis s’empare des objets, qui ne sont plus dès lors que des choses du passé, des souvenirs, des fantômes. Le travail consiste ensuite à leur donner un nouveau statut : ils sont désossés, désaxés, manipulés puis re-designés, recomposés selon des formes non fonctionnelles, parfois enduits de plâtre ou de mousse polyuréthane, peints, et enfin exposés.

Accès à un nouveau statut, et non pas à une nouvelle vie. Car in fine ces étranges sculptures évoquent tout sauf la vie et l’animation. Si nombre d’entre elles sont délibérément voyantes, « fun », pop, aux formes plus ou moins délirantes, aux couleurs vives et fluos, elles apparaissent néanmoins définitivement figées, formant des blocs compacts impénétrables, hiératiques, presque de l’ordre de la statuaire. Mais malgré les allures absurdes et souvent burlesques de ces sculptures colorées, on est encore dans l’objet, dans une certaine familiarité. D’autres, en revanche, plus récentes dans la production de l’artiste, sont plus austères (malgré un traitement plastique similaire). Souvent peintes d’un noir mat indéchiffrable, elles  peuvent paraître inquiétantes, emmenant dès lors le spectateur dans un univers sinon sombre, en tout cas réflexif. Avec ces œuvres, on quitte la sculpture autonome, et on entre dans un effet atmosphérique. On reconnaît bien là toujours quelque chose, mais ces « choses » ne font définitivement plus partie de notre monde… A suivre.

*Catalogue Résidence Shakers, 2006

Est-ce que j’ai une gueule d’atmosphère? Elisabeth Wetterwald