Détrousser le tableau, et dans des gestes aussi inconvenants détrousser la peinture, décalotter l’abstraction si cela lui prenait l’envie d’envahir la surface, ni trop grande ni trop petite, relever le tableau, le laisser se pencher, et surtout ne pas répondre, ne jamais répondre aux attentes de l’amateur en effeuillant celles du collectionneur, voilà ce que Carole Manaranche établit de plus sûr, et de plus dangereux lorsqu’elle répond avec enthousiasme à l’invitation de Paradise, grignotant avec méticulosité et désinvolture ces gâteries luxuriantes nommées peintures.

L’histoire est féconde en rebondissements mais conserve jalousement quelques constances. Il ne se déroule pas une décennie sans un retour intempestif à l’ordre (ou désordre) pictural. Mais Carole M. ne trouve aucune raison d’encombrer le paysage actuel où se débat la peinture, où s’agglutinent ses admirateurs exclusifs. Sans détour les peintures seront approximatives, rappelons-le : l’artiste est détrousseuse des genres et des catégories. On la disait hantée par la peinture quand elle présentait des volumes et des installations. Jamais elle ne s’éloigne plus du genre lorsqu’elle choisit la toile, le cadre, optant pour des couleurs incongrues, acides, naufragées ou paresseuses. « J’avais envie de présenter des peintures avec des tableaux » nous dira-t-elle le plus simplement du monde, doublant la feinte par une éloge de la contemplation.

« Ici c’est peinture », avais-je lu dans l’atelier collectif de mon école d’art, l’injonction était territoriale, autoritaire, le slogan anonyme, la preuve, cela sentait jusque sous les chevalets. Carole M. pulvérise les frontières, tout en maintenant un dialogue, en convenant d’un certain plaisir, d’un goût pour l’ambiguïté. Son rire, sa clairvoyance sont venus troubler les bords du tableau, ce tableau qu’elle cartographie avec minutie, mais aussi effronterie, qu’elle colore, dont elle aime soigner les ready-made chers à Marcel. Le tube toujours pour rassurer les fidèles.

Mais gageons qu’ici le fidèle va souffrir. Il ne reconnaîtra plus les bornes qui fondent son attachement. Ni la grandeur d’un beau matin gelé, planté tel une invective (le lyrisme, bête noire des museaux virils, avec teinture angevine, n’a pas échappé aux fantaisies que propose le paysage), ni l’omniprésence d’un poids, d’un trait ou d’un chiffre. Dérégulatrice, l’expérience reste primordiale, joueuse, joyeuse (frondeuse ? Si le terme ne recouvrait pas une actualité politique, nous l’aurions laissé claquer dans notre titre, « Frondes et expertise »). Non pas foutraque comme lorsque nous avions affaire à des objets réchappés, équivoque plutôt. Carole M. célèbre sans maxime le stupéfiant humour contenu dans un emploi singulier de la couleur. Le rose, le bleu, le vert, l’orange, le rouge rencontrent des formes qui flottent, qui hésitent entre la virtuosité et le sarcasme, on se retient pour ne pas sombrer avec délectation dans cette ébauche, j’allais écrire « débauche » dans le sens de retrait, d’arrêt.

Dans les tableaux de Carole M., on se retire en effet. Nés dans le sillage du dessin et de la photographie (elle a capté des façades, des couleurs, des lumières d’un ancien port des bords de Loire), les tableaux ressemblent à ceux d’un déserteur qui voit le règne de la peinture s’effondrer, mais qui prend encore un plaisir fort à en traduire les variétés.

Car rien n’est éteint, tout est comme déteint, éloigné et renaissant, semblant ne jamais être laissé au hasard et cependant mystérieusement posé, généreux et modeste, se moquant des lignes de démarcation, se suffisant d’un usage improbable de la figure, retenu donc et animé de toutes les instabilités visuelles, maladroit, impatient, plus proche de la vie de l’art qu’il n’y paraîtrait, soucieux de ces formes qui structurent notre vision, et sans cesse corrigeant l’endroit d’où l’on regarde.

Il y a de la démesure dans ces corrections à peine visibles. J’y vois là un gage de vitalité, là où d’autres y verraient l’expression d’un escamotage délibéré. A propos de Janus que l’on pourrait, en forçant légèrement l’interprétation, laisser frôler l’entreprise de Carole M., une encyclopédie nous enseigne qu’il est « le dieu de tous les seuils, de tous les passages, de toutes les portes, et d’abord des portes publiques (jani), sous lesquelles passaient les routes. Il est par le fait même celui des départs et des retours, et par extension celui de toutes les voies de communication. Sous le nom de Portunus, il est considéré comme le dieu des ports; et comme on voyage aussi bien par eau que par terre, il passe pour avoir inventé la navigation. C’est aussi le dieu des portes privées, et, d’une façon plus générale, des ouvertures par lesquelles la lumière pénètre dans les maisons. » On parle d’un sommeil paradoxal. Et si Carole Manaranche orchestrait en multipliant les approches cet éveil où le corps et l’esprit spontanément se croisent, échappent aux définitions, se libèrent, charmants, ébouriffés, après des décisions aussi sophistiquées qu’essentielles ?

 

Feintes et Expertise, Pierre Giquel