Carole Manaranche a ceci d’inattendu qu’elle n’est jamais vraiment là où on l’attend…Inattendue en substance, «substantifiquement» inattendue.
Pour ceux et celles qui connaissent son travail, elle incarne de façon plus ou moins entière la survivance des70’s dans la sculpture contemporaine, mais aussi de la couleur, une sorte de mariage iconoclaste entre support surface et ARTE povera…
Faisant fi de toute filiation, et indépendamment de toutes références, Carole Manaranche a, quelque soit les supports et les matériaux utilisés, la volonté de spatialiser la peinture, de colorer la sculpture, et finalement de s’affranchir des catégorisations classiques, des préjugés, des chapelles…
C’est pourquoi dans l’œuvre présentée au 13bis « Fly to the Moon », les proches de Carole Manaranche la cherchent, cherchent du même coup Mathieu Sellier, et cherchent à attribuer les pièces à leurs auteurs, tant celles-ci sont assez peu en accord avec l’image admise des travaux de chacun des protagonistes.
Ainsi, Carole Manaranche nous propose une peinture murale monochrome, en noir sur blanc, un « banc » d’oiseaux volant tout autour de la pièce, suivant la voûte du lieu dans une volute délicate de peinture noir, délicate, rappelant des pièces sombres et fantomatiques déjà « classique » de Carole Manaranche. Sauf que , le cas échéant, il n’y a pas de sculpture, pas de matérialisation de la peinture, soit aucune épaisseur, aucune coulure, pas de dégradé, pas de mélange, juste de la peinture noire, traitée comme un dessin, et de l’aveu même de l’artiste, la volonté de considérer le mur comme un simple bout de papier et d’utiliser la peinture comme un crayon, la couleur noire n’est pas ici l’expression du pathos, mais bien la proposition graphique la plus élémentaire. Mais le support est bien la voûte de l’espace du 13bis, car Carole Manaranche voulait d’abord et avant tout réaliser une œuvre in situ, rapprocher la voûte gothique de la galerie de la voûte céleste, de proposer un espace poétique, franc et direct comme l’est toujours le travail de Carole Manaranche, mais méditatif, léger mais réflectif. Ainsi, la volonté d’accumulation et de répétition du motif n’est pas une volonté de réactiver un procédé propre à l’art optique, ou de se rapprocher du motif bien connu « pied de poule », mais bien un appel au rêve, à la contemplation , et même si ce vole d’étourneaux nous étourdis, il ne nous conduit pas au vertige, mais bel et bien au geste artistique, celui qui nous rappelle le plaisir de faire, le plaisir de magnifier notre environnement, de modifier le réel quitte à ce que ce soit inutile, mais parce qu’il mérite assurément que l’on croit en lui. Aller sur la lune, en faire une affaire d’état, voir une affaire de civilisation, quitte à ce que cela ne serve à rien.

* Revue DAZIBAO n°4, 2009

Fly to the moon, Thomas David