Tout a commencé avec les encombrants, ces objets usuels et usés, abandonnés dans la rue en attente d’être ramassés par la voirie. Carole Manaranche les a identifiés, répertoriés, photographiés et a réalisé un diaporama qui révélait leur trouble mais digne qualité sculpturale. Ces cadrages simples sur des éléments mobiliers en transit entre espace privé et espace public avaient quelque chose d’émouvant et de cruel. Epaves domestiques rejetées sur les rives urbaines, dévoilant de manière impudique la part maudite de la société de consommation. Prolongeant concrètement cette bienveillance pour les objets désavoués, l’artiste les a par la suite récupérés comme matière sculpturale. « Matière », véritablement, tant elle les tord, les transforme, les hybride et les camoufle sommairement à grands coups de résine,  peintures aux couleurs vives, et d’autres fois plâtre ou mousse polyuréthane. En découle une sorte de design improbable et exubérant, qu’on pourrait qualifier vulgairement de « maquillé comme une voiture volée ». A l’heure du développement durable, ce type de Refurbishment, comme on dit dans l’industrie, comporte sa part politique (recycler, faire du neuf avec du vieux) ; mais aussi sa part morale, voire idéaliste : refuser la mort programmée des choses, par une sorte de taxidermie domestique.

Chez Carole Manaranche, c’est donc un principe économique qui fonde le travail : agencements hétérogènes de formes trouvées, avec un penchant manifeste pour la facture artisanale, manuelle, réalisée avec pragmatisme et volonté, mais sans virtuosité. Une nécessité de faire, plutôt. Et de faire avec. Ce faisant, elle réinvestit concrètement certains enjeux fondamentaux de la sculpture : poids et volumes, pleins et vides, densité et relâchement,  matières et couleurs… La notion d’équilibre, particulièrement, est à l’œuvre, tant au niveau physique que référentiel. Car la sculpture oscille sans cesse entre des champs hétérogènes, sans s’y déterminer définitivement: entre art et ameublement, fonctionnel et ornemental, brut et artificiel. Plus précisément, on parlera de rééquilibrage ou d’inversion ici, tant l’artiste, discrètement provocatrice, propose un renversement des priorités ontologiques du design. En privilégiant l’utilisation d’objets ordinaires (matelas, chaises, tasseaux de bois, armoires) dont elle neutralise les qualités pratiques au profit de leur aspect purement visuel, elle aiguise la contradiction fondamentale entre les deux pôles du design mobilier, entre fonctionnalisme et ornementation.

Mais dans ces jeux de « remue ménage », la pratique reste cruelle et volontairement non séduisante. Choc des couleurs criardes, artificielles (mauves fluo, roses et verts pétants, peinture argentée) et des formes simples qui ne tiennent pas à dissimuler leur origine sordide. Camouflage brut plus que falsification ou tour de passe-passe. Affaire de morale ? Carole Manaranche n’entend pas sublimer le banal, mais plutôt le pousser dans ses retranchements. Une sorte de design brutaliste, qui tendrait vers l’exagération de tendances perverses en reprenant certains codes de la customisation, cette corruption du culte automobile qui engendre des formes au-delà du goût. Une manière de célébration aberrante, obscène, de l’objet, dans une tradition carnavalesque, avec un indéniable plaisir de la forme pour la forme, l’art pour l’art, jusqu’à l’annihilation de toute praticité.

Sans aller jusqu’à évoquer le baroque, on pourra relever, dans cette projection du trivial vers le monstrueux, un clin d’œil à l’ornementation fantastique. Animisme ménager. Décors inanimés, avez-vous donc une âme ? Oui, semble répondre muettement ce matelas replié sur lui-même et recouvert de résine peinte, apparaissant comme plongé dans un profond sommeil, voire saisi dans une torpeur éternelle comme les fossiles humains de Pompéi. Rebus redevenu fonctionnel, mais uniquement pour lui-même. Soudain passé de l’objet au sujet. Dès lors, le travail de Carole Manaranche pourrait être lu comme une singulière collection de mises en abyme. Imaginez : un lit qui dort, une chaise assise (contemplant la mer),  une armoire rangée (et classée sur les murs), des coussins avachis par terre. Rêves d’objets devenus égoïstes. Plus loin, ce sommier suspendu dans les airs, comme une araignée ou un improbable vaisseau spatial, manifeste plus directement encore l’aspect onirique du travail. Il rappelle le Walking bed de  Little Nemo, et les aventures, épopées ou cauchemars de ce petit héros de comic’s américain, toutes vécues à partir de son lit. Idem, avec cette table basse s’enfonçant verticalement dans un miroir brisé : accident domestique tendance conte de fée, vision de rêve au cœur du quotidien, entre surréalisme et Mary Poppins.

Finalement, à travers ces gestes simples mais radicaux effectués sur des objets de récupération, l’artiste ne cesse de célébrer, à sa façon, le statut transformateur de la décision artistique tant du point de vue esthétique, théorique que poétique. A moins que jetés et donc soudain privés de leur fonctionnalité ontologique, les objets abandonnés ne soient rentrés de plein droit, et presque d’eux-mêmes, dans le champ de l’art. Un art qui reste, à l’échelle de l’économie réelle, insoumis à un ordre utilitaire, stylistique ou héroïque des choses. Un art qui reste donc irrémédiablement, et à tous points de vue, encombrant.

* Exposition « Novembre » à l’école Supérieure de Clermont Métropole, 2010.

Maquillé comme une voiture volée, Guillaumes Désanges