« Un tube en aluminium présente autant de possibilités qu’une chose futuriste, non ? »1

Bibelots exubérants et composites, les œuvres de Carole Manaranche tiennent dans le suspens jubilatoire quant aux effets d’étrangeté et d’hétérogénéité qu’elles véhiculent. Empruntant au registre d’un figuratif fantasque ou de l’abstraction low tech, comme s’il s’agissait de perspectives tronquées, le travail de l’artiste participe du simulacre en deux dimensions ou du trompe l’œil narquois dans l’espace. De la même manière qu’elle met en place des objets de peinture, Carole Manaranche entretient un certain rapport modulaire face à l’image ainsi qu’à la question de ses poses, propres comme figurées.
Reliefs simplifiés, formes nébuleuses, bandes chromatiques, ses productions orchestrent une mise en représentation séquencée, constituée de découpes et de perturbations physiques avec le hors cadre, où s’imbriquent motifs, espaces et superpositions dans le lieu d’exposition. Prisme d’intérieurs gigognes, les apparitions successives de mobilier balisent un corpus travaillé par la matérialité et le déplacement des leurres ou des points de vue. Entre autre analogie singulière et récurrente, la cuvette en plastique oscille entre le ready-made, le volume coloré ou le socle usuel.
De sa série les Encombrants qui l’a vu s’intéresser à des rebus domestiques, aux toutes récentes Combinaisons, Carole Manaranche s’est toujours dite peintre comme une façon de tourner autour de son sujet. De la rue au white cube, de ces vestiges devenus sculptures aux toutes dernières toiles, l’artiste n’a de cesse d’opérer des va-et-vient entre l’installation et la peinture sous le mode de l’affranchissement frondeur. Quand Dick Hebdige parle du « style comme bricolage »2, de par cette manière de faire usage des marchandises comme une science du détournement, il évoque un type d’agencement hybride et ostentatoire, de même qu’une combinatoire improvisée de signes.
En écho à une logique du collage généralisée, la confection va de pair chez Carole Manaranche avec l’esthétique du cheap et de la pacotille, l’assemblage de textures et de matériaux de seconde main, l’usage de scotchs adhésifs et de papiers vinyles. Jeu intuitif avec un format brut et hétéroclite, des teintes pastels et flashy, l’artiste mime l’ornementation avec la fausse naïveté qui correspond au travail de sape des genres. C’est sans doute par le biais de cette transformation concrète et fétichiste de répertoires que se traduit le dérèglement improbable.
Conjuguant geste pop et formalisme, art pauvre et minimalisme, Carole Manaranche manie la compilation radicale et amusée des références, troublant les entrées quant aux interprétations que suscitent ses pièces à tiroirs. Appropriations, clins d’œil et revisitations intempestives, les peintures de l’artiste génèrent l’idée d’un  dépaysement des codes.
De la planche en bois au tableau, le glissement entre ces deux notions suggère le champs des potentialités et des commutations, il semble dire au spectateur le caractère constamment ajustable des éléments, épaisseurs et supports3. A la frontière du process, si l’artiste se reconnaît dans Fluxus, sa pratique n’en témoigne pas moins d’une tension entre l’aléatoire et le non systématique, le manufacturé et la bizarrerie visuelle. Carnavalesque et éclatée, volontiers branque, la citation prendra ici des tournures à la fois de simplicité et de posture martiale.
Telle une syntaxe déclinée sur le ton du calembour, Carole Manaranche développe avec humeur des zones de bancalité et de réversibilité en regard de ses œuvres : une poétique du fragment qui donne à voir autant de « décor-surfaces » que de possibilités d’accroche. Une histoire de disposition qui rappelle la phrase d’un autre familier du montage aventureux et excentrique, Alfred Jarry : « Il est d’usage d’appeler monstre l’accord inaccoutumé d’éléments dissonants […]. J’appelle monstre toute originale inépuisable beauté. »

1 Peter Soriano, Une réalité parallèle, entretien avec Pierre Mabille, in catalogue de l’exposition + de Réalité, édition Janinck, Paris, 2009.
2 Dick Hebdige, Subculture. The meaning of style, 1979, Methuen & Co.
3 « Le tableau est une œuvre, un résultat où tout a déjà été joué ; la table, elle, est un dispositif où tout pourra toujours se rejouer. » Georges Didi-Huberman, Atlas ou la gai savoir inquiet, L’œil de l’histoire 3, les éditions de Minuit, Paris, 2011.

*catalogue des lauréats du prix de peinture de Novembre à Vitry, 2012

Sens du style, perspectives d’un lambda, Frédéric Emprou