Toile métis fleur bleue 808 est la référence d’une toile mi-lin mi-coton utilisée brute dans plusieurs des peintures sur châssis que Carole Manaranche nous présente ici. C’est la référence évocatrice de mélancolie d’un rouleau de toile retrouvée dans ses archives familiales. Mais c’est aussi une quasi définition de son travail: un métissage hybride duquel la sensibilité n’est jamais absente. Cette référence à une industrie désuète est aussi l’empreinte d’une « matériologie »  commune, presque triviale, parfois pauvre, que l’artiste s’est imposée comme une quasi-évidence.

La première fois que j’ai rencontré le travail de Carole Manaranche j’ai été frappé par l’envahissement de l’espace, étourdi par la vivacité des couleurs, leur violence presque, comme si elle voulait taper sur le vert jusqu’à ce qu’il saigne. J’ai été submergé par la nature expansive et polymorphe de ses installations qui, au début de son parcours, n’étaient pas sans rappeler la prolifération d’un Thomas Hirschhorn, la couleur en plus. Et c’est bien là toute la singularité du travail de Carole Manaranche : toutes ces imbrications, installations, empilements de palettes, de meubles, d’encombrants, ne sont que des préliminaires à la peinture. Lorsque je regarde une peinture je suis comme tout le monde : évidemment intéressé par l’image, mais aussi par la peinture, la peinture comme matière, tantôt coulante, tantôt résistante qui se mélange, qui ne se mélange pas, des traces de pinceau, des traces de brosse ou l’absence de traces, tout ce qui révèle l’affrontement intime entre la main, la matière et l’espace. L’image picturale gagne avec Carole Manaranche en «matérialité». Des débords, des surgissements nerveux et fébriles, des matières, jusqu’aux limites de l’espace, on perçoit la fièvre intérieure de l’artiste. Au fil du temps persiste la prégnance de couleurs criantes mais désenchantées. La question du sujet, préoccupation fondamentale de l’Artiste, trouve chez elle une résonance presque ontologique : peut-elle tout peindre ? Existe-t-il un point au-delà duquel le sujet finit par s’épuiser pour ne plus être qu’un élément matériel parmi d’autres au sein de la peinture ? Souvent construites en polyptyques, les œuvres font la part belle à l’effusion joyeuse des couleurs, des matières et des formes – pourtant massives, dans la plupart des cas d’une vertigineuse frontalité ; le rythme est puissant, la palette très saturée, très riche d’une œuvre à l’autre, mais restreinte dans une même toile, et Carole Manaranche leur fait chanter une mélopée enjouée à la basse sourde et minimale. Sous l’apparente fraîcheur d’une mélodie d’Orchestral Manœuvre in the Dark, « Enola Gay » nous raconte sans fard notre histoire dans ce qu’elle a de plus cruel, de plus terrifiant, de plus commun. Il en va de même pour Toile métis fleur bleue 808 : les arrangements semblent légers et futiles, les couleurs pop comme un riff de synthétiseur, les objets les tableaux pourraient sonner différemment s’ils étaient séparés, mais l’installation est globale, chaque élément pourrait n’être qu’une braise dans un vaste incendie. Et de la flamme jusqu’au carnage l’Homme ne parcourt la gamme des actes que parce qu’il n’en perçoit pas le non-sens : tout ce qui se fait sur terre émane d’une illusion de plénitude dans le vide. En dehors de la création de la destruction du monde, toutes les entreprises sont pareillement nulles. Et c’est ce que joue Carole Manaranche à chaque exposition. Ses pièces sont en mouvement, elles ne sont que des éléments temporaires d’une œuvre globale qui parfois les invite à participer.

L’installation, la mise en scène, c’est un empilement à dimension humaine, personnelle, car Carole Manaranche tient à garder la spontanéité, la fraîcheur de ses premiers empilements, de ses premières installations et surtout de ne figer ni la forme ni l’intention. Le tableau, lui, n’est jamais un objet fini, il devient un nouveau matériau. On peut dire ainsi qu’il devient une parcelle, une parcelle d’espace, une parcelle de la recherche, une parcelle de son œuvre foisonnante. Elle semble s’intéresser à la rencontre entre l’ordre formel de la géométrie et les formes plus libres et fugaces de la vie organique. Les couleurs sont souvent vives, voire vivaces, parfois acides, et définissent des formes oscillantes entre la rigueur arithmétique du périmètre et un débordement organique non modélisable, parfois gargantuesque. Organisées en tableau, organisées en installation, organisées en volume, organisées en espace d’exposition, ses couleurs suggèrent des paysages, mais les paysages d’un nouveau genre étrange, car il ne s’agit pas ici d’évocation ni d’impression selon les formules de l’abstraction antérieure, mais de modèles d’objets structuraux puissamment remodelés que l’on finit par identifier comme des paysages. Leibniz définit la perception comme « affection de la substance, la distingue de la personne et va alors parler de petites perceptions inconscientes ».

Si dans ses toiles de petit format on pressent l’intérêt pictural du motif, les grands formats, eux, sont le théâtre d’une spatialité plate de ces motifs, ou le croisement des préoccupations de la peinture. Et dans les trois dimensions on sent une lutte durement gagnée contre la matière, contre la surface, contre la structure globale et contre l’infrastructure des œuvres de Carole Manaranche. Et s’il n’y a pas de geste facile il n’y a pas non plus de geste caché. C’est ce qu’on retrouve dans la réalisation de ses pièces en faïence. Là, Carole Manaranche est dans le faire, le premier geste, sans aucune machine (pas du tout, pas de couteau, pas de cuillères, pas de tige, rien que la main et le doigt). Il apparaît chez l’artiste une certaine instabilité de la figuration, toujours à la limite de la métamorphose et de l’anamorphose. Comme dans la conception de ses citrons ou bols léopard en céramique émaillée, l’artiste a voulu conserver la primeur du geste, une empreinte dans la glaise, l’outil premier de l’artiste ; ses mains donnent des formes parfois brutes, souvent déconcertantes de simplicité, mais les traitent avec une parfaite maîtrise de la couleur et du motif, comme s’il s’agissait de fragments de la nature. Il n’est plus ici question d’une traduction de l’objet en images d’objets, mais d’une réalisation d’objets depuis une image, une idée, une naissance d’objets. Il ne s’agit pas ici pour l’artiste de jongler et de traiter d’un héritage sculptural mais bien d’en renouveler les potentialités tout en refusant de s’inscrire dans une continuité par trop restrictive. Les lieux évoqués, les assemblages et les manipulations d’objets usuels ne cherchent pas à suggérer un quelconque artefact industriel mais bien une archéologie du quotidien, d’un quotidien trivial, de ses déchets collatéraux. Nous ne sommes pas ici face à une simple scénographie du bricolage et du recyclage mais bien à la réincarnation d’objets dans un territoire plastique, à la fois supports et médiums émotifs, qui cherchent constamment à indiquer ce qui les en éloignent : sophistication du faire, intimité expérimentale, assemblages « encombrants », espace vertigineux dans lesquels les hiérarchies, les perspectives et les ordonnancements sont malmenés. L’espace semble décomposé par le truchement de châssis, de caisses, de supports, l’exposition est une œuvre globale rythmée par les « particules élémentaires » des déterminants des Beaux-arts. Carole Manaranche agence de façon stratégique des plans colorés, des objets recouverts et réinvestis, des céramiques et des éléments triviaux de construction en jouant intelligemment sur leurs spécificités formelles et décoratives, mais qui n’apparaissent jamais prisonnières de leur propre système. Ainsi on est tenté d’affilier son travail à une résurgence des sculptures-peintures-assemblages du mouvement support surface, mais ce qui était alors un aboutissement formel n’est ici qu’une étape, car ce serait oublier l’attrait de Carole Manaranche pour le geste radical et instantané, aux remous pop, qui n’est pas sans rappeler celui d’une Phyllida Barlow ou d’une Katherine Bernhardt, toutes deux privilégiant la couleur et l’objet dans leur dimension la plus onirique possible… et la question « doit-on parler de peinture ou de sculpture ? » n’a pas sa place dans le travail de Carole Manaranche : elle l’a dépassé, elle l’a digéré, mêlant architecture picturale et peinture en volume. Elle privilégie aussi bien la composition que la facture et n’a pas pour seul but de sortir la peinture de son plan. Tatline, dans ses carnets quotidiens, anticipait et parcourait tous les styles et toutes les variations du mouvement de la peinture abstraite d’après guerre en Europe et en Amérique. Il n’est pas étonnant donc qu’il ait cru, en 1921 déjà, que la peinture de chevalet était morte. Carole Manaranche a assisté, autre époque, à la fin programmée de la peinture. Elle a suivi sa lente agonie qui devait introduire la fin de l’Histoire. Elle n’y a jamais cru. Elle a conservé, émerveillée, la passion de l’alchimie des matières , que ce soit pour un motif, une forme, un recouvrement ou une figure plus reconnaissable. Elle utilise la peinture pour sublimer ces matériaux triviaux en matières premières auxquelles elle confère ses lettres de noblesse.

L’apparente banalité des éléments, leur trivialité morne, plante en réalité un décor impitoyable où tout semble déjà joué, un univers violemment calciné de pigments qui discrètement distille une poésie mélancolique fleur bleue 808. Mais il ne saurait y avoir d’aboutissement à la vie d’un artiste : c’est de tout ce qu’il n’a pas entrepris, de tous ces instants nourris d’inaccessible que lui vient sa puissance. Ressentait-elle l’inconvénient d’exister ? Sa faculté d’expression plastique s’en trouve raffermie, son souffle créatif dilaté. Comme le disait Cioran, vivre signifie :  «  croire et espérer, mentir et se mentir. C’est pourquoi l’image la plus véridique qu’on ait jamais créée de l’homme demeure celle du chevalier, de la triste figure de ce chevalier qu’on retrouve même dans le sage le plus accompli »… Carole Manaranche est ce chevalier, ses pinceaux sont ses épées, le châssis son armure, seule face à l’espace, seule face à la mer, seule face à la mort, elle leur oppose ses éclaboussures bleues et « brûle encore bien qu’ayant tout brûlé, brûle encore même trop même mal, pour atteindre à s’en écarteler, pour atteindre l’inaccessible étoile*»

Alors, perdu dans le chant coloré de Carole Manaranche, je me dis que je n’ai jamais vu la lande, je n’ai jamais vu la mer, pourtant je sais à quoi ressemble la bruyère. Et ce n’est qu’une vague. Et des vagues de dunes pour arrêter les vagues.
 
* extrait de « La Quête », Jaques Brel

Toile Métis Fleur bleue 808, Thomas B. David, 2019